PORTFOLIO - Donigan Cumming
Le 15 février 1972
Le docteur Fleury n'a pas été très réconfortant, et il ne m'inspire pas tellement confiance non plus. Mon «œdème gravis» est fini, mais je perçois maintenant un problème du côté droit de mon visage : j'ai senti une petite bosse sur ma mâchoire. J'ai encore trop chaud! Je n'arrive pas à dormir.
Laura ne sait pas à quel point elle me manque.
Le 17 février 1972
Laura et moi avons des «différents». Trop. Lorsque deux personnes considèrent qu'une certaine façon de faire est la meilleure, mais que le comportement de l'une d'elles va à l’encontre de cette entente, il y a quelque chose qui ne va pas. Supposons aussi que la partie «adverse» s'entête dans son entreprise de sabotage, tout en continuant de reconnaître le bien-fondé de la conduite choisie, son attitude devient ambiguë et amène le partenaire a se poser des questions : fait-elle cela pour me contrarier ou agit-elle de la sorte parce qu'elle n'arrive pas à faire autrement?
Le 21 février 1972
C'est la fin. Laura est arrivée de Toronto vendredi dernier et m'a parlé de la nécessité d'une «rupture provisoire». Je suis anéanti. Il y a quelque chose en moi qui détruit tout, y compris moi-même. Ça fait un moment que je la tourmente par mes paroles. Ma jalousie en est la principale responsable. Comment la reconquérir? Elle a perdu patience. C'est un désastre. Je n'aime pas ça du tout. Mon Dieu! c'est affreux. Elle m'a quitté, ainsi que tout ce qu'il y avait entre nous. L'aliénation a bouclé sa boucle. On dit que l'on peut toujours repartir à zéro... pour finalement aboutir au même point. Je suis fatigué de tout ça. Fatigué a en mourir.
2h
Le 22 février 1972
Elle est encore partie. Je ne suis pas certain, mais il m'a semblé qu'elle hésitait. Lundi, elle a tout de même loué un appartement dans le centre-ville. La fin est-elle reportée à plus tard? Elle essaie de gagner du temps peut-être. Que vais-je faire pendant ce temps? Je suppose qu'il me faut attendre jusqu'en juin. Nous attendons, attendons et attendons encore. Elle a été poussée trop loin, vraiment trop loin. J'ai retrouvé un mot d'elle: elle m'y disait qu'elle s'absentait quelques jours «pour que nous puissions nous calmer et décider ensuite de la meilleure chose à faire».
À quand remonte ce mot? Combien d'avertissements m'a-t-elle donnés?
Le 1er mars 1972
J'ai désespérément tenté d'arranger les choses. Rien à faire. Hier, j'ai signé un bail d'une durée de trois mois. Un endroit lugubre. Je préfère sortir. Ici, je suis incapable de faire quoi que ce soit. Là...
Je crois bien que c'est la fin. Une fin pénible qui me laisse un goût amer.
Le 2 mars 1972
C'est fait. Je suis déménagé. Un nouvel espace, seul. Atroce. Elle veut que je sois la demain, pour son anniversaire. C'est curieux. Je commence à penser qu'elle est sincère lorsqu'elle me dit croire à une éventuelle réconciliation. De toute façon, je ne peux qu'attendre.
Je suis seul et abasourdi
3 h 36
Le 3 mars 1972
Laura voulait célébrer son anniversaire avec moi. Un véritable fiasco. Elle était épuisée et moi, très déprimé. Je le suis encore.
Le 4 mars 1972
Réapprendre à vivre seul est un processus douloureux. Je fais de l'Insomnie. Il est passé minuit. Je suis sorti trois fols - la solitude est épouvantable. J'ai appelé Annette ce matin. Elle m'a manifesté beaucoup de sympathie.
Le 7 mars 1972
Ce petit jeu doit cesser. Je dois me remettre sérieusement au travail.
Le 8 mars 1972
Je suis envahi par des pensées morbides. J'ai presque peur de me retrouver à l'hôpital, atteint d'une maladie lente et inexorable, au milieu d'odeurs qui laissent deviner la puanteur fétide de la mort - putréfaction. Le cancer : évolution ultime.
4 h 45
Les 9 et 10 mars 1972
Je n'arrive pas à dormir. C'est terrible - une journée frustrante, comme de nombreuses autres. Laura est à Québec (ou ailleurs?). Je suis allé à Grosvenor: je n'ai pas pu le supporter; on aurait dit la demeure d'un étranger. J'ai rencontré un compagnon d'infortune, un homme lucide. Nous avons parlé de la mort. Celle-ci fait peu à peu son nid. Un peu plus chaque jour.
Le 16 mars 1972
Les examens seront effectués le 2 mai - l'opération dentaire devrait avoir lieu le 27 avril.
5h30
Autre voix masculine - J'ai trois prothèses dentaires de Harry en ma possession : deux couronnes en or et une dent de porcelaine montée sur une tige. Elles sont très lourdes: des morceaux de ciment et de ce qui semble être de l'émail y sont demeurés accrochés. Appartenaient-elles vraiment à Harry? Lorsque j'ai commencé à m'occuper de son appartement, elles étaient dans la pharmacie, sur une étagère de verre. Elles sont restées là, même après que l'endroit ait été abandonné et la pharmacie vidée de son contenu. Je les ai donc prises et je les ai conservées; Je suis présentement en train de les regarder.
Hier, j'avais rendez-vous avec Laura au Bistro, où je l'ai présentée au plus grand baiseur de la ville. Elle s'est comportée de façon odieuse; elle ne m'a pas accordé la moindre attention. Nous avons traîné jusqu'à 4 h du matin. L'insulte finale ayant bien sûr été son refus de me laisser dormir à Grosvenor. Absolument révoltant.
Le 18 mars 1972
J'ai appelé hier. Nous avons décidé de sortir ensemble.
Elle me l'a promis. Nous nous sommes rencontrés au Bistro; elle avait changé d'avis: elle voulait que je m'en aille; j'ai refusé; elle est partie. Tout ça est stupide et très cruel. J'entrevois une dynamique particulière ici.
Le 19 mars 1972
Toute cette histoire, c'est de la folie pure. Elle veut être complètement libre : la liberté de faire ce qui lui plaît, quand ça lui plaît. Très bien? Pourquoi ai-je tant de difficulté à accepter les faits? Pourquoi continuer à me battre? Pour une amitié durable? Mais y a-t-il encore de l'amitié entre nous? Que se passe-t-il dans sa tête?
7 h 15
Le 22 mars 1972
J'ai été opéré pour ma dent. Annette a appelé vers 5 h del’après-midi, «ma femme» pas encore. Je déteste cet endroit - le Bistro - et la faune qui le fréquente. Hier, je n'en pouvais plus. J'y ai perdu mon temps pendant deux ou trois heures.
Laura, cette femme, a sans doute goûté aux joies de l'amour avec un quelconque étalon; elle est de plus en plus froide à mon égard depuis une semaine. Je suis certain de connaître ses intentions : elle veut se débarrasser de moi. Je ne l'appellerai pas. Je m'en tiendrai à ma PROPOSITION.
7 h 55
Le 23 mars 1972
J'ai fait la connaissance de Juliette, une femme merveilleuse. Va-t-elle me rappeler? Et puis si elle le fait? A. a appelé pendant que j'étais sorti. Elle a dit : «La vie est compliquée». Elle est sûrement amoureuse de moi. Et moi? Seigneur! J'ai 39 ans et je me conduis encore comme un gamin!
Le lundi 27 mars 1972
C'est flagrant : ma Laura chérie a couché avec quelqu'un - sûrement McKenzie - un homme bien mais un peu lourdaud.
Le mercredi 29 mars 1972
Laura vient tout juste de m'appeler. Je l'ai félicitée pour avoir réussi à faire une conquête. Elle était dans tous ses états, pas parce que cela pouvait m'affecter, mais parce que sa réputation pouvait en souffrir. Elle a également peur que l'amie de McKenzie. Suzanne, puisse éventuellement l'apprendre. Les «criminels» sont toujours si indélicats.
Je tremblais avant de la rencontrer.
9 h 04
Le 7 avril 1972
Dimanche dernier, désespéré, je l'ai appelée à l'hôtel Americana où elle logeait depuis une semaine. À 6 h du matin, elle s'est mise à pleurer et a déclaré : «Une année de SÉPARATION!» Je n'en crois rien, tout est fini.
Qu'est-ce que je ressens au juste? Et elle? Qui sait? «Je ne peux plus vivre avec toi.»
Il ne se passe rien avec Annette. Je suis désorienté. Je n'aime pas faire l'amour avec elle, mais elle me plaît beaucoup. Je pense qu'elle est trop mince pour moi.
9 h 42
Le 7 mal 1972
Percy a été frappé par une voiture! C'est ce qu'elle dit. Mon pauvre compagnon, je suis atterré; mon petit camarade, mon ami à quatre pattes, mon cher Percy. J'ai gardé mon chagrin pour moi. L'image de cette pauvre bête en train de souffrir. J'espère, j'espère vraiment qu'il s'en remettra. Mon cher petit ami. c'est vraiment un choc terrible pour moi. Pauvre petit Percy. J'en ai tremblé. Je l'adore cet animal. Je suis bouleversé dès que j'y pense. J'ai trouvé des traces de sang séché dans la salle à manger. Je n'arrivais pas à y croire, mais ce devait être le sien.
10 h 36
Le 8 mal 1972
J'ai appelé le vétérinaire ce matin, et il m'a mis au courant. Percy est en train de subir une opération; son fémur est fracturé. Annette m'a conduit à l'hôpital. Elle a été gentille avec moi. Percy est dans une autre section.
Le 19 septembre 1972
Chère Laura,
Hier, nous nous sommes croisés sur la rue Sherbrooke. De façon toute symbolique, tu marchais d'un côté de la rue de la Montagne et moi de l'autre. Le feu de circulation semblait ne vouloir jamais changer de couleur, et certaines pensées se sont mises à me traverser l'esprit... Il est significatif que tu aies oublié tes cigarettes, ce n'est pas important mais typique; il est significatif que je me sois fâché hier soir. Laura, que tu t'en rendes compte ou pas, notre séparation m'a fait du mal; pas tant la séparation comme telle que l'idée d'avoir passé neuf années de ma vie à tenter de réaliser l'impossible : vivre une relation sereine et sincère. Tu étais la compagne élue.
Bien évidemment, JE NE VEUX PAS de ton argent pour un appartement. J'ai l'habitude des changements; je vis comme ça depuis 25 ans.
Tu ne veux bien sûr plus entendre parler de moi. La visite en Egypte était importante à mes yeux; la visite «chez moi» pour constater comment je me débrouillais. Mais tu as. et avais, d'autres préoccupations.
C'est parfait. Tout est parfait, si ça l'est.
Harry Strong
P.-S. : C'est la dernière fois que j'écris à ce propos.
P.-S. bis : Cette antenne ne retransmettra plus.
12 h 54
Le 11 février 1977
13 h
Je me rappelle parce que j'ai passé mon enfance à me rappeler. Mon grand-père disait qu'il se rappelait de moi tout petit et de mes cheveux frisés, comme ceux de Shirley Temple. Et ma mère qui me rappelait de laver mon assiette, et mon père qui me rappelait de faire mes devoirs avant d'aller jouer avec Émile, Linette et Collette. Je me rappelle que Linette et Collette ont été tuées à la prison de San Vittore, en octobre 1943. Je m'en rappelle mais pas trop. Et Dieu sait que je ne suis pas quelqu'un qui vit dans le passé, comme disent nombre de mes amis nord-américains.
Je vis dans le présent, mais pas ici et maintenant. Je me rappelle de Giuseppe, assis près de moi à l'école et avec qui j'ai tenté de résoudre mon premier problème existentiel en mathématiques. Et il avait dit : «L'existence! En Pologne, je me suis terré six mois dans une fournaise pour me cacher des S.S.!» Puis, nous avons joué trois heures au ping-pong. C'est alors que j'ai compris que si quelque chose «existait», c'était la vie! Je me suis ensuite arrêté de penser à Freud qui interprétait les rêves et avait rejeté la psychologie du succès d'un certain Atkinson ou d'un autre. Et je me rappelle de George Armir qui avait 26 ans en 1947, mais que ses cheveux grisonnants vieillissaient. Anna Maria m'avait dit de ne pas lui parler de Stalingrad, mais je l'avais tout de même fait. Est-ce qu'il avait été torturé par les soldats de l'Armée rouge? Non. les steppes s'en sont chargées : elles torturent aussi les Russes. Je ne lui ai rien demandé de plus, car je me suis rappelé de ce terrible dimanche midi de janvier 1944, lorsque je suis sorti de mon lit en courant, malade, complètement terrifié par le vacarme assourdissant et les hurlements stridents des obusiers. Oui! La guerre est horrible! Et pourtant, lorsque je me suis mis à crier pour tenter de convaincre la foule rassemblée sur la place Rockefeller que le bombardement de Hanoi était quelque chose d'effroyable, ils m'ont amené à l'écart en pensant que j'étais pris d'un accès de folie.
15 h 10
Le 8 mai 1977
Une autre fin de semaine morose – le jour J européen approche. C'est l'anniversaire de Donna - je n'ai pas envie de l'appeler. À quoi bon!
La vérité, c'est que mon apathie résulte d'un profond sentiment d'insuffisance. Pire encore, j'ai 45 ans, et tous mes rêves se sont soldés par des échecs.
15 h 24
Autre voix masculine - Il lui restait à peine plus de 10 ans à vivre. Il s'est éteint des suites d'un cancer du pancréas aux environs de 4 h de l'après-midi, le 30 octobre 1987, à l'hôpital Royal Victoria de Montréal.
Le dimanche 11 mars 1979. en soirée
Donna vient tout juste de me rendre mes lettres - ce geste devrait définitivement mettre un terme à notre relation - pour toujours et à jamais - je ne veux plus la voir et je n'ai pas l'intention de changer d'avis. Elle semblait ébranlée - je l'étais aussi. Les derniers mots que j'ai prononcés avant de la quitter ont été : «... tu m'as trop blessé, pas tant par tes gestes que par tes paroles, puis j'ai ajouté, ne pense pas que nous serons amis... c'est terminé. »
Elle m'a dit comprendre ma rancune. Elle est demeurée très comprehensive jusqu'à la fin. À dire vrai, j'étais seul avec elle, et je suis seul sans elle. Je ne constate absolument aucune différence.
Je me sens vide. Je ressens un soulagement étrange - un peu comme si j'étais mort - le même sentiment qu'avec Ophra, en 1953-54. et qu'avec Ethel, en 1957-58.
Ce même soir du 11 mars 1979
Jacques Brel chante une chanson qui parle de soldats.
Il fait plus froid à chaque instant - je suis agité et c'est normal.
Autre voix masculine - Je l'ai vu pour la dernière fois le soir du 29 octobre. La mort allait l'emporter d'un instant à l'autre, et il ne se rendait sans doute pas compte de ma présence. J'ai essayé de lui parler en dépit du coma dans lequel il avait sombré. J'ai dit : «On s'est occupé de tout, Harry.» Il avait finalement rédigé son testament, grâce à moi, et je n'allais pas tarder à découvrir ce journal ; découverte qui se pro- duisit alors qu'Ed et moi étions occupés à trier ses affaires, dans la remise de son immeuble. J'ai pleuré dans 1'auto.
Le lundi 12 mars 1979
Je ressens toujours cette étrange sensation de soulagement. Je pense à elle mais comme à distance. Quand disparaîtra-t-elle de mon esprit?
Aujourd'hui, j'ai décidé d'écrire un article sur Israël. Il est plus que temps.
C'est bizarre, je n'ai pas grand chose à dire - le calme après la tempête.
Le 14 mars 1979
18 h 05
Hier, j'ai rencontré Donna sur la rue Sainte-Catherine. et j'ai dû la saluer - ce qu'elle a fait aussi. Je me sens seul, et j'ai l'impression de tourner en rond - j'aimerais être plus actif. J'imagine que la vieillesse commence à s'insinuer en moi ; je suis passablement obsédé par la chose.
18 h 22
Autre voix masculine - La maladie qui allait emporter Harry a commencé par lui faire perdre tout le poids qu'il traînait depuis la trentaine. Ce n'était pas énorme - environ 12 kilos... manger était devenu un problème en raison de son pancréas malade... les douleurs stomacales... la merde... foutu bordel, il est entré à l'hôpital en mai... il avait peur... il maigrissait à vue d'oeil... les médecins ont com- mencé leurs examens, leurs biopsies... rien de rien, mais il se sentait mal et avait peur... les craintes du passé étaient en train de devenir réalité... les vieilles peurs... cancer, maladies vénériennes, folie, etc.. quand ils se sont occupés de sa vésicule biliaire, il a été pris de panique en se réveillant de l'anesthésie, il a arraché tous ses tubes, a tenté de fuir... voulait que ses relations dans l'armée vien- nent à son secours... qu'on l'informe de son état... comme à l'accoutumée, il faisait toujours gris dans la chambre... il avait des visiteurs... il m'avait moi... c'est certain, il m'avait... je m'étais mis à m'occu- per de son courrier, des questions d'argent... je veillais sur son appartement... il avait toujours aussi mauvais caractère, et il avait peur... comment avais-je pu en arriver à me laisser entraîner dans cette histoire?... et il me laissait faire... et il y avait les autres... je ne les aimais pas. Ils étaient gauches et mal à l'aise - des gens qui travaillaient dans les cégeps - ses collègues? Les côtoyer me met- tait hors de moi... surtout les femmes, celles que Harry entraînait toujours à sa suite... Ils semblaient tous tellement inutiles, leur chagrin tellement déplacé, presque importun... ils s'y complaisaient... et Harry paraissait vouloir qu'ils le rassurent sans arrêt... je ne voulais pas le calmer de cette façon... le médecin et sa panoplie de sédatifs et d'anal- gésiques remplissaient bien mieux ce rôle... un vrai magicien... «dîtes-moi où vous avez mal. et je pourrai soulager votre douleur... dites-moi, ça vous fait mal quand j'appuie ici»... nous devrions tous essayer de retirer quelque chose de cette expérience... je n'arrive pas à comprendre la façon dont Harry a résisté à la mort... une chose apeurée et exigeante bien sûr, mais aussi sentimentale et douce et pleine de récriminations... cela exerçait un attrait irré- sistible sur ses femmes... elles entretenaient cette chose... et à la fin, elles n'étaient plus vraiment là pour s'occuper des questions d'ordre pratique... elles se sont tout a coup éloignées du lit d'agonie... elles étaient en quelque sorte en représentation pour le bénéfice des gens de l'hôpital... cela n'avait franchement plus grand-chose à voir avec Harry. Je suis allé plusieurs fois à son appartement, et j'y ai pris des photographies... j'y ai pris une foule de photographies... de ses chaussures, de son matelas, de ses chaussettes, de ses sous-vêtements, du portrait de ses parents... je faisais l'inventaire... ma con- duite avait quelque chose d'inquiétant... Harry l'a senti... ils l'ont tous senti... les médecins ont cru que j'étais moi-même médecin... je ne sais pas pourquqi je suis comme ça... je voudrais tant qu'il soit toujours en vie... j'aimerais comprendre quelque chose... je l'aimais ce salaud... et ma curiosité demeure si avide.
21 h 30
Il faut que je trouve le moyen d'en sortir. On doit absolument trouver une issue. Ce soir, j'ai rencontré l'ancienne petite amie de Earle Counter. Dieu! qu'elle a vieilli! Elle a l'air tellement fatiguée. Elle a le même âge que moi, peut-être une ou deux années de plus.
Point n° 1 à l'ordre du jour : l'opération survie doit commencer.
Le 15 mars 1979
21 h 56
Je la déteste, et j'aimerais la faire beaucoup souffrir.
Le 16 mars 1979
Ma première tentative de sortie mondaine - Tommy m'a amené au club de l'université - j'y ai rencontré quelques femmes. Elles ont été gentilles avec moi. J'ai toutefois un peu perdu la main. Pauvre Tommy... elle n'est vraiment pas très en forme : elle parle de libération et d'une bonne baise avec une brute quelconque! Tout simplement pathétique.
Plan d'attaque :
D'abord, véhicule pour lancer une offensive dans le secteur du Vieux-Montréal.
On ne fait pas de prisonniers.
Le samedi 17 mars 1979
J'ai vu Donna monter dans sa voiture et un homme assis a ses cotés. Ça a été un choc terrible, surtout lorsque je pense que la nuit dernière, aux alentours d'une heure trente, J'ai constaté S mon retour que son appartement était plongé dans l'obscurité.
Autre voix masculine - L'appartement de Harry se trouvait au «Shaddy Nook», sur la rue du Souvenir, en face de chez moi et quatre maisons a l'est de l'appartement de Donna. Son appartement était au deuxième étage, la façade donnant sur la rue.
La façon dont cette vision m'a affecté est tellement bizarre. J'en suis encore tout remué. Ça me rend furieux de l'imaginer en train de faire l'amour avec d'autres. Il faut que je reprenne mes esprits.
23h19
Le 18 mars 1979
L'image de Donna assise dans sa voiture auprès de cet homme est en train de virer à l'obsession. Je l'imagine faisant 1'amour avec ce type. Malgré que ce soit moi qui l'ai laissée cette idée me fait encore du mal.
Je n'arrive pas a réfléchir de façon cohérente. Il me faut oublier cette image et cette femme. Et pourtant. les souvenirs ne cessent d'affluer et de m'agacer au-delà de toute logique et de tout entendement. J'arrête de penser pendant quelques secondes, et les images se mettent a refluer. Cette femme, cette femme, cette infecte putain! Je la maudis. J'ai été énervé toute la journée. Je ren- trais, je sortais et je rentrais encore. Je suis vraiment très perturbé.
24h06
23h
Elle est revenue, et la question qui me ronge maintenant est-elle seule?
Pourquoi cette femme domine-t-elle encore ma vie?
24h19
Scénarios possibles:
Elle a passé la fin de semaine avec quelqu'un. Je ne pense pas qu'elle soit allée à sa maison de campagne - je l'ai appelée deux fois. Elle a dû rouler un bon moment. La voiture est très sale.
Samedi midi (plutôt vers une heure), elle n'est pas partie seule : des vêtements sur un cintre - ce n'est pas son habitude. Si elle est partie hier, et qu'elle est revenue aujourd'hui, elle était peut-être en compagnie de Merrill - peut-être è Lachute? Je ne sais pas avec qui elle était - elle n'avait pas de voiture. Elle ne téléphone pas, et je suis convaincu qu'elle ne le fera jamais plus.
Sans titres, tous extraits de la série Le Journal de Harry, épreuves argentiques.
© Donigan Cumming
Question : Pourquoi m'obsède-t-elle autant?
23 h 30 : Toujours très agité - je suis sorti manger, et j'ai vu qu'elle n'était pas chez elle. Se pourrait-il qu'elle ait un amant à Montréal?! Mais bien sûr.
Je me demande de quoi il a l'air. Si c'est l'homme que j'ai aperçu samedi - il me faisait penser à Merrill. Étrange, je suis de plus en plus tendu. Mon doux Jésus! Comment se fait-il que je n'arrive pas a l'effacer de ma mémoire?
Le 6 septembre 1981
Après de nombreux mois d'hésitation et de tergiversations, j'ai pris l'appartement en août. C'est curieux, mais je me sens mieux dans ce décor - même si je fais la grimace en entrant.
Autre voix masculine - Harry était consterné. Tant de gens vivent comme des porcs. Mais il était parfois déprimé par ses propres efforts pour mener une vie Spartiate. Il ressentait une sorte de vide spirituel. Par exemple, les photographies que j'avais prises de sa chambre de la rue Durocher, en janvier 1974, l'avaient profondément affligé. Avant de les voir, il était fier et heureux de la façon dont il avait réussi a tout ramener à 1'«essentiel ». Il m'avait demandé de faire quelques clichés dans le but de démontrer
la Justesse de son point de vue. Le résultat ne correspondait pas du tout a ce qu'il avait imaginé. J'aurais pu lui dire dès le départ.
Il y a près de TROIS SEMAINES qu'Anne est avec moi - ça rend la vie plus facile. Je dois faire attention avec elle, je dois surtout éviter de...
26 h 43
· CV27 · Mercredi, 01 Juin 1994 00:00
http://cielvariablearchives.org/fr/articles-et-portfolios-cv27/portfolio-donigan-cumming.html



















