Porus

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. Imprimer

Photo couleur: mise en scène loufoque mettant en vedette l'artiste (les pieds dans des plats de plastique) dans une tente improvisée en plastique transparent remplie d'objets diversPar Massimo Guerrera

Le corps-maison mobile

s’ouvre d’une manière sincère.

À l’intérieur des corridors, et à travers les fissures

glissent des vents de félicité,

qui traversent nos portes et nos fenêtres.

Sur le seuil en bois était gravé

le mot bienvenue.

 

 

Photo couleur: portrait de l'artiste assis à une table de cuisine et dont tous les orifices du visage sont bouchés par des éléments divers (orange, bouchons auriculaires, rouleaux de papier) Photo couleur: couple dans une cuisine, lui dont on ne voit que le bas du corps, elle, portant des boulettes brunes sur l'un de ses avant-bras, assise sur une chaise basse et entourée de plats divers posés à ses pieds

 

J’ai entamé le projet Porus pour mieux comprendre nos ouvertures généreuses et dissoudre certaines obstructions inutiles qui se construisent et se forment dans nos entre-espaces domestiques. Être ainsi, plus attentif à l’autre et à son environnement, apprendre à accueillir, à sentir la finesse des atmosphères constituées, en fait la topographie émotive présente et transformée dans nos demeures.

 

L’expérience centrale de ce projet est de rencontrer des gens dans leurs appartements. De passer du temps avec eux dans un continuum assez étendu. Certaines demeures sont actives depuis octobre 2000. À partir de ces rencontres, il s’est créé un espace-temps attentif, où circule un ensemble de signes partageables. Car la question demeure dans la maison, comment échanger des moments d’existence ? J’ai donc commencé à installer des kiosques domestiques (petits meubles sculptures) chez certaines personnes, que je connaissais bien, un peu ou pas du tout. J’allais leur rendre visite à des fréquences variables, de une à deux fois par mois, selon la disponibilité de chacun. Passant ainsi du temps à cuisiner, à parler, à manger, à prendre des empreintes de nos replis, des photographies spontanées, à attraper et à écrire des phrases, à être simplement là au même endroit sur Terre. Un travail d’inscription parfois très simple s’est tissé, dans une souplesse qui accepte pleinement de ne pouvoir contenir toute l’épaisseur de l’expérience vécue.

 

Photo couleur: l'artiste et un couple assis à une table de salle à dîner et coiffés d'objets hétéroclitesPhoto couleur: dans une cuisine, l'artiste et un autre jeune homme portent sur la tête des boîtes ou panneaux

 

Une série de dessins-napperons se sont mis à circuler d’une maison à l’autre, d’une table à l’autre. Ces napperons sont devenus des supports de base sur lesquels se sont déposés des mots, des moments, des images, des idées, des signes, et nos vivres. Ces napperons ont par la suite nourri une deuxième série de documents, réunis dans six boîtes appelées les Carnets d’intentions, qui à leur tour se sont mis à circuler dans les maisons, sur les murs et les tables.

 

Des vêtements-revêtements se sont tissés,

avec leurs thermorégulations émotives.

Préposés au papier peint et à la couture

nous sommes devenus.

Raccommodant un chandail, trois pommes, six noix

de Grenoble et une fournaise au gaz.

Au moment où la chaleur apportée par la nourriture

est devenue un combustible magnifique pour

nos corps-maisons.

 

Photo couleur: mise en scène loufoque mettant en vedette l'artiste (les pieds dans des plats de plastique) dans une tente improvisée en plastique transparent remplie d'objets divers

 

Pendant ces rencontres, un travail photographique constant s’est développé, devenant un espace de mémoire spécifique. Des prises de vues faites dans une grande souplesse marquent ainsi des fragments temporels, qui à leur tour alimentent un autre champ temporel tracé par les dessins en processus continu.

 

Ce projet a une charge émotive forte. Glissant constamment sur le seuil des différentes couches d’intimité. Sur le fragile chemin de la confiance et de la disponibilité. J’ai beaucoup appris à partir de ce projet et j’apprends encore beaucoup avec vous, chers amis. Je me suis déplacé, durant ces années, j’ai ouvert des portes comme vous avez ouvert les vôtres, je me suis parfois cogné le nez sur les parois de mes aveuglements. Sans prétention, je continue à tendre vers…, et grâce à la vigilance et aux fragilités partagées, on a fini par grandir à travers les feuilles et les revêtements. J’ai pu voir mon ignorance. Contempler vos beautés et nos peurs simultanées. Arriver ainsi à voir attentivement notre part de responsabilité dans ces rapports complexes que l’on établit, et à veiller à ce qu’il n’y ait pas un trop grand déséquilibre dans nos modes d’échange au seuil de nos corps-maisons.

 

Je remercie avec amour toutes les personnes qui ont participé et qui participent encore à ce projet :

Sylvette Babin, Hervé Bouchereau, Simone Chevalot, Olivier Choinière, Sylvie Cotton, Gennaro De Pasquale, Maryse Larivière, Corine Lemieux, Alexandre-Nicolas Soubiran, Carl Trahan.

 

 

Photo couleur: mise en scène loufoque de l'artiste couvert et entouré d'assiettes en papier dans un décor hétéroclitePhoto couleur: jeu de miroir entre une femme nue (à l'avant-plan) et un couple nu également qui se reflètent dans glace

 


 

 

Elle m’a dit

tu es un miroir qui ne réfléchit

pas assez

 

J’ai pris un chiffon et une éponge abrasive dans ma cuisine

et je me suis nettoyé

j’ai essuyé mes yeux

j’ai essuyé ma langue

j’ai lavé mes mains

et mon cœur

 

Par la suite on a pu observer

nos ambitions argentées

se dissoudre dans le micro-ondes

 

On a décidé de convoquer

les fabricants des podiums relatifs

pour finalement

se prendre la main

laisser tomber nos plans

et courir ensemble face au vent

 

Photo couleur: autoportrait de l'artiste en train de se photographier lui-même dans une salle de bainPhoto couleur montrant l'artiste assis, ne portant que des bas et quelques figurines en plastique collées sur différentes parties de son corps

Photo couleur: l'artiste à genoux devant un bol sur lequel il rabat une partie de son t-shirtPhoto couleur: l'artiste en caleçon et t-shirt faisant mine de se relever avec sur les épaules un moulage fait de deux grosses boules

Ces poids qui nous altèrent

 

Ces documents qui nous assistent et nous modifient

durant notre convalescence joyeuse.

Mais qu’est-ce que l’on porte dans nos maisons mobiles

Tu te souviens quand nous avons décidé d’ouvrir notre système nerveux

comme un sac à dos

dévoilant les structures mêmes de nos outils d’affection

c’était une monstration

pour devenir plus sensibles

pour être ce que l’on regarde

appuyés par terre on sillonnait les ouvertures concrètes

et les clôtures et les coutures invisibles érigées par l’autorité

de nos inquiétudes

nous avons troqué nos masses contre des boîtes d’alphabets

viens on va se parler

 

Nous voulions être moins loin du réel

en fait

être avalés par celui-ci

pour qu’il n’y ait plus de séparation entre nous et lui

même une cloison faite de vent extrudé

ne pouvait s’introduire

 

Photo n&b: l'artiste en complet veston avec un contenant en plastique entre les dents dans une pièce au décor insolite, dans un lieu indéfinissable

 

Qui mange qui ?

 

Je me suis demandé pourquoi tant de chemises entre les idées

Est-ce si important d’isoler et de contenir tous les sujets

D’habiller la fluidité de la pensée avec du coton

Cette inquiétude de devenir incontinent.

Quelles sont les motivations de ces organisations,

est-ce l’efficacité du contrôle, ou bien

une vraie volonté de lisibilité pour l’autre ?

 

DARBORAL

D’objet D’ART et d’ORALITÉ

de ces paroles prononcées dans l’espace

D’ARBORESCENCE et d’idées ARBORICOLES

de ces nourritures mises en chair dans nos cœurs

provenant de nos forêts internes

de ces pensées que nous portons

de ces sentiments qui circulent et qui nous recomposent

nous transforment

et que nous renvoyons

à notre tour dans l’espace commun

de la voie orale aux gestes générateurs

de l’arbre latin —— arbor

de l’anglais —————— arboreal

de bouche française ——————— oris

de la bouche italienne —————— bucca

des orifices ————— trou du visage os

du latin —— arborare — arborer, élever, dresser comme un arbre

ces fruits terrestres mûrs

tombent au sol

ou sur les membranes de nos métabolismes

de la chute à la circulation

de ce qui reste

à ce qui nous recompose

qu’avons-nous encore à partager

pour tenter d’être ensemble

ne serait-ce qu’un instant

Que signifie prendre une photo dans un champ de blé d’Inde

Celle du gardien du Monument-mou.

Humide préposé aux écoulements,

qui veille à ce que la monumentalité ne se pétrifie pas définitivement.

Peut-être, arriver à capter un fragment de présence, de lucidité,

avec des bottes-contenants d’eau et une caméra à trois pattes,

en attendant un éclaircissement pour déclencher l’ouverture.

 

Photo couleur: dans une pièce remplie d'objets divers et insolites, un couple proche mais séparé par un panneau d'isolation et un contenant en plastique

 

Dialogue intime avec..., 1999; Sylvie, rue de la Visitation (Porus), 2002; Simone et Olivier, rue St-Hubert (Porus), 2000; Gennaro, rue Roy (Porus), 2000; Monument-mou à l’honneur des producteurs de nourritures terrestres, 1998; Ici, maintenant. Avec l’impermanence de nos restes (Darboral), 2002; Une réflexion de soi-même (Porus), 2003; Avec... tous ceux qui nous habitent (Darboral), 2002; Ici, maintenant. Avec l’impermanence de nos restes (Darboral), 2002;  La cantine (faire confiance au corps-avenir), Sortie no 14, 2003; Ici, maintenant. Avec l’impermanence de nos restes (Darboral), 2002; Siège social temporaire II (Polyco), 1998; Darboral ou quelques histoires de cohabitation interne, 2000, épreuves couleur et argentiques, 76 x 102 cm, 1998-2003, avec l’autorisation de la galerie Joyce Yahouda, Montréal.
© Massimo Guerrera

 

 

Le projet DARBORAL est une plate-forme créative dont le propos gravite autour des questions d’incarnation et de partage des denrées alimentaires affectives, de toutes ces nourritures terrestres palpables et impalpables qui nous traversent quotidiennement. DARBORAL c’est une convergence joyeuse, une fête indéterminée déployée sur une série de tapis où sont déposés des objets problématiques et des carnets d’inscriptions, sur lesquels s’activent des rencontres autour de repas simples au seuil du privé et du public. Allant d’une fête de 25 personnes à des rencontres aléatoires, à des soupers intimistes de deux ou trois individus, ainsi qu’à des rendez-vous avec moi-même, une caméra et certains livres-vivres. Des rencontres avec ces gens qui nous habitent. Je crois qu’intérieurement on est très rarement seul.

 

C’est un pique-nique polymorphe. C’est un lieu, un espace à dimensions variables où par le biais de l’oralité multiple sont partagés et remis en circulation des matières pâte-paroles et des signes singuliers dont les différentes surfaces sensibles enregistrent les traces.

 

Sur ce terrain propice, se déposent depuis avril 2000 des objets-sculptures ; tantôt outils dysfonctionnels, tantôt ustensiles, objets organiques faits avec les restes des rencontres précédentes ou empreintes du corps des protagonistes et leurs nourritures en métamorphose. Ces objets dont la finalité est suspendue, ont tous été produits ou entamés durant les différentes rencontres. À chaque fois que cette plate-forme sensible est déployée, j’essaie d’être très attentif à tous les gens et aux phénomènes qui s’y manifestent. L’appareil photographique devient ici un témoin discret.

 

Ce projet fonctionne sur différents modes d’inscription, tous dépendant des lieux de déploiement, en continuité depuis quatre ans, allant d’un centre d’artistes à une vieille usine de conserve, d’une salle d’exposition de biennale à une salle de musée et se redéployant, entre chaque ponctuation publique, dans mon atelier ancienne épicerie de quartier.

 

Arriver à regarder autrement notre étanchéité, nos capacités à mettre en forme et les diverses manières dont on reçoit et partage ces matières : orales, gustatives et émotives, entre les protéines d’autrui et les idées constitutives communes, dans un double sens, celui d’une absorption alternative. Celle des livres et des vivres. De la parole partageable. De ces nourritures terrestres, qui nous recomposent à chaque instant, et qui nous font prendre conscience, de façon magistrale, de nos relations interdépendantes envers les autres organismes vivants, présents et passés, finissant par remettre en question les limites inquiètes de notre identité individuelle, que l’on croyait bien délimitée et souveraine. Comprendre au-delà de l’analyse conceptuelle. Réaliser avec joie, que tout est relié.

 

Ce texte est reproduit avec la permission de l'auteur. © Massimo Guerrera.

 


 

Massimo Guerrera est un artiste plasticien montréalais qui œuvre dans le champ de la porosité au milieu des interstices sociaux et intimes où s’activent nos échanges. Sa recherche s’est amorcée avec une trilogie d’expositions-laboratoires, Stade d’épuration synthétique, Circulation présente et L’usine métabolique, réalisée de 1992 à 1994. À l’invitation des revues Parachute et Beaux-Arts, il présentait son installation Siège social temporaire (Polyco) à Paris, en 1998. Par la suite, son travail a été présenté par plusieurs galeries, centres d’artistes et événements d’art contemporain au Québec et au Canada, dont Artifices, la Biennale de Montréal et le Musée du Québec. Massimo Guerrera a reçu en 2001 le prix Ozias-Leduc de la fondation Émile-Nelligan et il est en nomination pour le prix Sobey 2004.


Massimo Guerrera · CV63 · Lundi, 01 Mars 2004 00:00
http://cielvariablearchives.org/fr/articles-et-portfolios-cv63/porus.html
 
 
 
 
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