Fèves de Lima : Je ne me souviens plus de rien

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Par Marie-Hélène Montpetit

Je suis de la race des Sans-Évidence

Des excommuniés de la Maison Mère

Je suis servile

À la fatigue et à la traîne

Je suis de la race des receleurs

De tapis turcs pelés

Trouvés en solde dans les poubelles.

 

Je suis de la race des Arnaqueurs

Des grands Sachems de la Combine

Je suis de la race des vendeurs

De statuettes, de scapulaires Bénis à l'eau du Robinet

Je suis de la race des Arnaqueurs.

 

Je suis de la race des déserteurs

Des lâches et des flegmatiques

Je suis de la race du mât qui blesse

Et des drapeaux en berne.

 

Photo n&b: Miss Montreal Chinatown près du Palais des congrès

 

© Jean-François Leblanc

 

Je suis de la race des usurpateurs

Des quémandeurs d'identité

Au duty-free de Travail Québec.

 

Je suis de la race des bafouilleurs d'excuses

Et des demi-portions

Je suis de la race des refoulés de l'intérieur

Je suis de la race des Filles d'attente

Et des chercheurs de voies

Auprès des Sectes Indépendantes.

 

Je suis de la race des envieux

J'admire le peuple qui crie «Brava!»

Dans le parc Jeanne-Mance

 l'enfant qui vient de marquer

Son premier but au match de foot

Et mange ses empanadas

Je suis de la race des envieux

Et de la famille larvaire.

 

Photo n&b: gens de couleur dans un autobus urbain

 

© Jean-François Leblanc

 

Je suis de la race qui souscrit

À l'internationalisme

En pitonnant sur le câble

Télé-ltalia, Télé-Liban, Yum Kippour

Les quizz d'après-midi sont nos Nations-Unies

Yahvé.

 

Je suis de la race des déportés

Dans l'anesthésie de la Communication

Je suis de la race de la banalité audio-visuelle

Et de la Manchette Sanglante

Tchernobyl, Chatila, Jérusalem

Tandis que l'histoire déroule

Sa lente marche en silence.

 

Je suis des vieux adages

Tu ne tueras point

Aime ton prochain comme toi-même

Et sauve-qui-peut-la-vie.

 

Je suis de la race des persécutés

Par l'effroi du Néant

Et du sentier de la guerre.

 

Je suis de la race qui crie

Le vent sacrifié du large

A des drapeaux qui ont fait jouir

En 1976, 1980

D'une ejaculation précoce

Leur terre, leur pays.

 

Je ne me souviens plus de rien.

 

Je décline les verbes être et avoir

A l'imparfait de l'immédiat

Pour que ces mots se lient

Se mouillent, s'agglutinent, s'emmêlent

Afin de tisser la terre fertile des devenirs

Ailleurs qu'au pays

Des désolations et des incertitudes.

 

Au jour d'être ceci, là, à la minute où

Plus d'espoir, plus d'aspiration Plus de cantique

Ne viendront prétexter l'enthousiasme

L'optimisme, le rêve

 

Pour avancer, faire, se mouvoir

J'aurai des mots plantés

À la pierre râpeuse du réel

Comme des clous de cordonnier

À la semelle du voyageur

 

J'aurai des mots écorchés à plus rien

Qui frémiront de leur soulagement

De chose bancale et dérisoire

Et ta bouche à mon cou

Sera une errance de plus.

 

Ce texte est reproduit avec la permission de l'auteur. © Marie-Hélène Montpetit

 

Photo n&b: enfants sur la rue qui s'apprêtent à aller faire leur première communion

 

© Jean-François Leblanc


Marie-Hélène Montpetit · CV6 · Jeudi, 01 Décembre 1988 00:00
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