Paul Lacroix : l’œuvre au noir

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Photogramme n&b: au centre d'une surface sombre se dessine un noyau lumineux sur lequel se superposent deux lignes épaisses tracées au pinceau

Par Lisanne Nadeau

[…]la photographie n’est pas affaire seulement de cadrage, ni de visée, et moins encore d’ouverture du diaphragme ou de durée d’exposition, mais de profondeur de temps (au sens où l’on parle de profondeur de champ).

— Hubert Damisch, La dénivelée

 

 

Cette « profondeur de temps ». Une trouvaille langagière qui colle à la toute récente production de Paul Lacroix comme si on l’avait inventée pour elle. Un pan distinct de l’œuvre de l’artiste semble en effet ressortir dans la production des dernières années : l’utilisation du photogramme, l’apparente fuite des signes, cette noirceur qui engouffre tout. Comme si la fugacité portait de manière plus explicite encore cette œuvre en pleine période de maturité.

 

Mais revenons à cette profondeur de temps. Si on règle la profondeur de champ, pourrions-nous en faire tout autant avec elle ? Pourrions-nous véritablement rechercher quelque régulation dans cette autre profondeur dont il est question ici ? Car aucun calcul ne semble assurer cet accès à la fugacité. Cela survient au contraire, cela nous ramène incessamment à cet état de fait incontournable : la fuite impitoyable du temps, implacable vertige auquel Paul Lacroix ose ici toucher. Après cinquante ans de recherche incessante, dont on a souligné à maintes reprises le caractère prolifique, l’artiste pourrait proclamer son expertise du dessin, de la photographie et de tout ce qui s’invente à leur carrefour. Il pourrait prétendre avoir tout fouillé dans ces domaines et il semble l’avoir fait. Or rien, ici, n’indique cette assurance. De la même manière que, du dessin, il a contourné toutes les règles, de la photo­graphie, il a retenu les effets et les surprises premières dans une pratique vive, avec un regard vierge feignant d’ignorer l’histoire de ces disciplines et l’ensemble de leurs usages traditionnels.

 

Photogramme n&b: sur une sorte de tableau noir marqué d'écritures se dessine au centre un noyau pâle et lumineux ayant l'aspect de lèvres charnuesPhotogramme avec graphite en n&b: sur un fond blanc cassé se dessine au centre un noyau en forme de lèvres charnues et grisâtres

 

Sans titre (détail), 2000, photogramme noir et blanc; Sans titre, 1979, 1985, 1999, photogramme avec graphite et pigment sur papier BFK Rives, 56 x 76 cm.
© Paul Lacroix

 

Les images de Paul Lacroix ont un caractère profondément hybride. On en débattra longtemps : dessin ou photographie ? Tout est ici affaire d’inscription de la surface vaste et sensible du papier. Comme de multiples effleurements du monde et des choses. Comme une volonté, aussi, de saisir au vol le réel, perçu dans son caractère le plus impalpable.

 

C’est d’abord et avant tout par le dessin, faut-il le rappeler, que Paul Lacroix est arrivé à l’image photographique. Or il a rarement été question, au fil de ce parcours, d’un tracé se voulant virtuose, d’un indice de la main. Quelques décennies se sont ainsi écoulées pour lui, à se consacrer au dessin avec cette volonté constante de fuir l’indicialité d’un geste, l’apparition d’une écriture, à chercher à inscrire sans s’inscrire, soi : par l’utilisation de caches, le saupoudrage de graphite, le report d’images qui n’étaient pas les siennes, le grat­tage, l’embossage… Puis, au fil de cette démarche hors norme, comme pour aller voir en dehors de soi, surgit un autre mode d’inscription de la surface, plus incon­trôlable encore : la lumière. Ce sera donc, dès 1992, tout un travail d’enregistrement des calligraphies que dessinent les ombres au jardin, se sera aussi l’ombre de soi sur les surfaces sauvages du roc, suite de captations d’instants au moyen d’un mode photographique singulier, le Polaroid.

 

Photogramme couleur: forme abstraite aux allures d'oiseau planant les ailes déployées, dessinée comme par frottage et estompage en rouge et blanc sur fond noir

 

Sans titre, 2000, photogramme, 76 x 148 cm; Sans titre, 2000, photogramme, 76 x 135 cm.
© Paul Lacroix

 

Pourquoi ce regard rétrospectif s’impose-t-il ? C’est qu’en examinant cette œuvre, on ressent le besoin de retours constants aux années antérieures. Et l’exposition que lui a consacrée Laurier Lacroix fait de même... Au moment de sa présentation, notamment au Centre Expression de Saint-Hyacinthe au printemps dernier1, une quarantaine d’années de travail défilaient sous nos yeux. Un nombre élevé d’œuvres, un accro­chage trop serré peut-être. Et pourtant ce réflexe de rétrospection n’est pas fortuit. Car les œuvres de Paul Lacroix semblent ne jamais le quitter. Dès l’utilisation des images Polaroid, dans les années 90, on assiste au développement spiralé de sa recherche, mouvement qui le caractérise toujours aujourd’hui et où il se plaît à transfigurer les images déjà réalisées, tel un corpus restreint au sein duquel tout se joue. L’étau se resserre donc sur un ensemble d’œuvres privilégié : les lèvres-horizons des années 70, les mouvements fluides des voiles jetés au jardin vingt ans plus tard et sur lesquels tout un jeu d’ombre complexe fut enregistré, et même quelques dessins érotiques des années 80 souvent retouchés et illisibles aujourd’hui à force de retours et de transfigurations.

 

Les images les plus pertinentes de ce parcours sont certes celles où l’élément référentiel s’efface et ne reste qu’une pulsation lumineuse. Parfois les effets du photogramme provoquent une « radiographie » révélant par ailleurs des notes manuscrites inscrites au verso de la page et précisant les années de retouches, d’ajouts. L’image s’en retrouve plus immatérielle encore, fragile et comme en suspens. Et cette transparence toute nouvelle contraste avec les effets crayeux et presque tactiles des images de la dernière décennie, les premiers Polaroid et le travail d’expérimentation de la photocopie.

 

Pendant de nombreuses années, Paul Lacroix a jeté un regard amoureux sur ce qui constituait ses sujets de prédilection. Aujourd’hui, à quel regard nous convie-t-il ? Il scrute au plus profond de ses propres images, ne les parcourt plus comme un surgissement, mais recherche plus loin comme pour retenir encore, un peu plus, le moment premier d’une certaine fascination.

 

Photographie avec dessin en couleur: dans un halo orangé sur fond jaune se dessine au centre de l'oeuvre une forme brune ressemblant à des lèvres charnues

 

Sans titre, 1978-2000, photographie avec dessin, 133 x 76 cm.
© Paul Lacroix

 

Dans cette exposition, quelques œuvres nouvelles se retrouvent réunies dans une toute petite salle, tout au fond. Laurier Lacroix a choisi de mettre davantage en valeur le caractère intimiste de ce travail récent. Dans le montage même de cette salle en retrait et dont l’éclairage est tamisé, se révèle ce nouvel assombrissement du travail. Les fonds sont soudainement devenus des abîmes, des gouffres. Paul Lacroix connaît bien le noir, le graphite ayant été toute sa vie son matériau de prédilection. Mais cette noirceur envahit tout aujourd’hui et referme le regard. Par le procédé du photogramme, les traits de graphite deviennent des traînées de lumière, les fonds vastes et lumineux de la page blanche deviennent des plaques d’ombre glissant et se superposant à la noirceur plus vaste encore de leur nouveau support photosensible. Telles de multiples mises en abîme, ces masses, ces cadres, accentuent l’intériorité des images. Ailleurs, ce sont des Polaroid du jardin qui sont transfigurés. Même dans ces vues extérieures, dans ces références au paysage, on ressent un retour sur soi. Les photographies retravaillées et colorées dévoilent des jeux d’ombre sur des draps tendus et flottant au vent. Les images rousses, colorées intensément, sont flamboyantes et prennent l’allure de brasiers contrastant avec la qualité de lumière qui a régi leur prise de vue originelle.

 

Lacroix ose dire de ses images qu’il s’y trouve peut-être désormais quelque chose de pieux. Il y a en effet ce que l’on pourrait nommer du recueillement dans ces œuvres récentes. Au regard furtif, sensuel, amoureux des années 70, 80 et 90, succède un regard autre, moins festif. Comme si Paul Lacroix regardait du plus profond de son propre regard, sorte de retour interrogatif, voire introspectif sur ces paysages de proximité qui l’ont animé et l’animent encore.

 

A posteriori, un fait essentiel fait surface, on constate que Paul Lacroix a constamment privilégié l’exemplaire unique : du Polaroid au photogramme qu’il explore aujourd’hui, il utilise la photographie à rebours de son potentiel de reproductibilité. Il y trouve l’expression d’une temporalité qui met en question et cherche à déjouer de manière têtue la notion de durée. Et c’est par cette suite d’instants captés sur le vif qu’il revient paradoxalement et inlassablement sur les images déjà existantes non seulement pour interroger cette durée même, mais pour explorer de plus belle les ressources inépuisables de la visualité.

 

 

Ce texte est reproduit avec la permission de l'auteur. © Lisanne Nadeau

 

 


 

Abstract

All of Paul Lacroix’s works are imbued with his fascination with the marking of a vast, luminous surface of paper. From drawing to photogram, he attracts us with an unvarying, extremely coherent, inscription. His current production, however, is marked by an unprecedented passage into shadow. The very dark works open immense chasms. The constant reference to previous works – retouched, revisited – and the fleeting impression of light within the latest photograms offer the passage of time as the ultimate entrenchment. Intimacy and contemplation thus succeed the preceding bursts of light. To the gaze that had been, up to now, loving and sensual, Lacroix adds a more hidden tone, a certain depth of time.

 


 

Lisanne Nadeau est historienne, critique d’art et commissaire indépendante. Dans les années 80 et 90, elle a été engagée au sein du collectif de la chambre blanche. Elle a présenté une exposition rétrospective des œuvres sur papier de Paul Lacroix au Musée du Québec en 1998. Lisanne Nadeau est actuellement chargée de cours à l’École des arts visuels de l’Université Laval.

 


 

Créateur prolifique dont la production s’étend sur plus de quarante ans, Paul Lacroix est reconnu pour ses dessins, ses sculptures et, plus récemment, pour ses photographies. Ses œuvres ont fait l’objet de nombreuses expositions et sont présentes dans plusieurs collections publiques et privées. Paul Lacroix vit et travaille à Québec.

 


 

Notes

 

1. Paul Lacroix. Expositions dessins/photographies fut successivement présentée au Musée d’art contemporain des Laurentides à Saint-Jérôme (16 janvier-27 février 2005), au Centre Expression de Saint-Hyacinthe (21 mai-26 juin 2005) et au Musée des beaux-arts de Sherbrooke (24 septembre 2005-15 janvier 2006).

 


Lisanne Nadeau · CV70 · Lundi, 02 Janvier 2006 00:00
http://cielvariablearchives.org/fr/articles-et-portfolios-cv70/paul-lacroix-luvre-au-noir.html
 
 
 
 
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